Jamal Touissi, une vie au service de la jeunesse et de l’engagement citoyen
Il est des parcours qui se racontent comme une succession de fonctions, de titres et de responsabilités. Et puis, il y a ceux qui racontent une époque, ses aspirations, ses espoirs et ses transformations. Le parcours de Jamal Touissi appartient à cette seconde catégorie. Derrière les expériences accumulées au fil des années, derrière les projets portés et les responsabilités assumées, se dessine l’histoire d’un jeune Marocain qui, très tôt, a choisi de ne pas rester simple spectateur de son environnement.
Tout avait commencé très jeune, dès l’enfance, presque naturellement, dans ces espaces où se forgent les premières expériences de la vie collective : les colonies de vacances, les activités parascolaires, les événements de quartier et les différentes activités organisées par la Maison des jeunes à Salé. À cet âge, il ne s’agissait pas encore de parler de citoyenneté, de gouvernance ou d’engagement au sens où il les entend aujourd’hui. Il s’agissait simplement de participer, de rencontrer les autres, de découvrir, de partager et de prendre progressivement conscience de la force du collectif. Pourtant, ces expériences apparemment ordinaires allaient laisser une empreinte durable. Elles ont éveillé chez lui une curiosité qui, avec le temps, s’est transformée en une volonté plus affirmée de comprendre son environnement et d’y prendre part. La rencontre avec les autres, les activités collectives, les initiatives locales et les premiers espaces d’expression ont ainsi constitué les premières pierres d’un parcours qui allait progressivement dépasser les frontières de son quartier et même celles de son pays.
En grandissant, Jamal découvre toutefois que les cadres existants ne suffisent plus toujours à répondre aux aspirations de sa génération. Les associations traditionnelles, qui avaient joué un rôle important dans l’encadrement de la jeunesse et dans la vie sociale, lui paraissent progressivement dépassées par l’évolution des besoins et des attentes des jeunes. Le monde changeait, les modes de communication se transformaient, les aspirations devenaient plus diverses et les jeunes recherchaient de nouveaux espaces pour s’exprimer, apprendre, créer et agir. Il ne s’agissait pas pour autant de rejeter ce qui avait été construit avant lui. Au contraire, Jamal semble avoir très tôt compris que toute transformation durable devait partir de l’existant. Il fallait préserver les acquis, mais aussi savoir les dépasser lorsque les réalités nouvelles l’exigeaient. C’est précisément à ce moment-là que naît chez lui une conviction qui accompagnera toute la suite de son parcours : participer ne suffit pas toujours ; il faut aussi créer. Créer des espaces, créer des projets, créer des opportunités et surtout donner aux jeunes les moyens de devenir eux-mêmes les acteurs des transformations qu’ils souhaitent voir dans leur société.
Ainsi, plutôt que de se contenter d’intégrer les structures existantes, Jamal choisit progressivement de prendre des initiatives, de monter des projets et d’expérimenter de nouvelles approches. Cette volonté de passer de la participation à la construction devient alors le fil rouge de son engagement. Cette évolution personnelle intervient dans un contexte historique particulier. Au début des années 2000, une nouvelle génération de jeunes Marocains commence à investir de nouveaux espaces de réflexion, de participation et d’engagement. À l’échelle internationale, la fin de la guerre froide et de la bipolarité avait profondément bouleversé les repères. Un nouvel ordre mondial se dessinait, tandis que les notions de démocratie, de société civile, de participation citoyenne et de gouvernance occupaient une place croissante dans les débats publics. Au Maroc également, une génération nouvelle cherchait ses propres formes d’expression et d’action. Elle voulait comprendre les transformations de son époque, mais aussi y prendre part. C’est dans ce mouvement que s’inscrit progressivement Jamal Touissi.
Son parcours devient alors celui d’un jeune homme qui avance en expérimentant, qui apprend en faisant et qui construit sa vision au gré des rencontres et des responsabilités. L’entrepreneuriat social, l’engagement civique et politique, la gouvernance territoriale, les relations internationales, la diplomatie digitale et l’intégration régionale peuvent, à première vue, sembler appartenir à des univers différents. Pourtant, chez Jamal, ils ne constituent pas des chapitres isolés. Ils sont les différentes expressions d’une même volonté : comprendre les transformations de la société et donner à la jeunesse les moyens d’y participer.
Il considère d’ailleurs cette diversité comme une véritable construction. Il aime comparer son parcours à une pyramide. Chaque expérience en constitue un niveau ; chaque engagement repose sur celui qui le précède et vient, à son tour, renforcer l’ensemble. Rien n’est véritablement perdu, rien n’est complètement abandonné. Une expérience associative peut nourrir un projet entrepreneurial ; une initiative citoyenne peut éclairer une réflexion sur la gouvernance ; le terrain peut enrichir la recherche académique ; et l’ouverture internationale peut permettre de relire les réalités nationales avec un regard différent. Cette vision donne à son parcours une cohérence particulière. Ce qui pourrait apparaître comme une dispersion est, en réalité, une accumulation. Chaque étape apporte une compétence, une compréhension, un réseau, une expérience humaine ou une nouvelle manière de regarder le monde. Et, à mesure que la pyramide s’élève, la base se consolide.
Pour Jamal, cette logique est également celle du changement. Le changement ne vient pas du jour au lendemain. Il ne suffit pas de proclamer une ambition ou de lancer une initiative pour transformer durablement une société. Le changement est un processus. Il demande du temps, de la patience, de l’apprentissage et surtout la capacité à capitaliser sur ce qui a déjà été construit. Il faut avancer sans effacer les acquis, corriger sans tout recommencer et innover sans perdre la mémoire des expériences précédentes. Cette conception se retrouve dans son parcours académique.
Titulaire d’un master en management public et gouvernance territoriale de l’ESCAE, et chercheur en relations internationales et en diplomatie digitale, Jamal a progressivement construit un dialogue entre la théorie et la pratique. La formation lui donne les outils nécessaires pour comprendre les mécanismes de gouvernance, les politiques publiques et les dynamiques territoriales. Le terrain, quant à lui, l’oblige à confronter ces connaissances aux réalités vécues par les citoyens, et notamment par les jeunes.
Cette double approche lui permet de ne pas considérer les problèmes de manière abstraite. Derrière les politiques publiques, il y a des territoires. Derrière les territoires, il y a des populations. Et derrière les chiffres qui décrivent la jeunesse, il y a des visages, des parcours, des ambitions, des frustrations et des rêves. C’est précisément cette proximité avec le terrain qui semble donner à son engagement sa dimension humaine.
Une partie importante de cette histoire s’est écrite au sein du Centre marocain pour l’innovation et l’entrepreneuriat social, le MCISE, dont Jamal fut cofondateur et secrétaire général pendant plusieurs années. Fondé en 2012 par un groupe de personnes passionnées par le changement social au Maroc, le MCISE est une organisation à but non lucratif dédiée à la recherche de solutions entrepreneuriales et innovantes aux défis sociaux du pays. À cette époque, l’économie sociale et solidaire avait déjà commencé à trouver sa place, mais l’entrepreneuriat social restait encore peu présent dans les débats publics et dans les réflexions sur les modèles de développement. Jamal choisit alors de s’y investir pleinement. Il ne voulait pas seulement parler d’entrepreneuriat social ou en étudier les mécanismes. Il voulait aller à la rencontre de celles et ceux qui souhaitaient entreprendre autrement, expérimenter de nouvelles solutions et transformer leurs idées en projets.
Salé, sa ville natale, située à proximité de Rabat, constitue naturellement l’un de ses premiers terrains d’action. La proximité de la capitale lui permet d’être au contact des institutions, des associations, des événements et des débats qui animent la vie publique. Mais, très vite, son regard dépasse les limites de cette proximité géographique. Il prend la route. De ville en ville, de territoire en territoire, il découvre un autre Maroc. Celui des régions, des petites villes, des jeunes qui ne disposent pas toujours des mêmes opportunités et dont les aspirations varient selon les réalités locales. Cette immersion lui permet progressivement de mieux comprendre la diversité du pays et la nécessité de ne pas penser la jeunesse comme un bloc homogène.
« Dans le cadre du lancement du MCISE, nous avons organisé une tournée nationale pour initier les jeunes à l’innovation et à l’entrepreneuriat social dans 60 villes », raconte-t-il. Derrière cette tournée, il y a bien davantage qu’une série d’événements. Il y a une expérience humaine et territoriale. Il y a la découverte d’un pays dans sa diversité, mais aussi la rencontre avec une jeunesse souvent éloignée des grands centres de décision. Ces déplacements lui permettent de mesurer l’écart qui peut exister entre les discours généraux sur la jeunesse et les réalités quotidiennes vécues par les jeunes dans les différents territoires.
Peu à peu, son expérience dépasse d’ailleurs les frontières du Royaume. La Tunisie, la Libye, l’Égypte et plusieurs autres pays de la région MENA et du continent africain deviennent à leur tour des espaces de rencontre et d’apprentissage. Chaque déplacement élargit son horizon. Chaque rencontre ajoute un étage à cette pyramide qu’il construit patiemment. De ces expériences naît une conviction de plus en plus forte : les jeunes ne doivent pas être considérés uniquement comme des bénéficiaires des politiques publiques. Ils peuvent en être les acteurs, les initiateurs et parfois même les concepteurs. Autrement dit, il ne suffit pas de faire pour la jeunesse ; il faut aussi construire avec elle.
Cette philosophie trouve une nouvelle expression dans son engagement au sein des Chantiers de la Citoyenneté, fondés dans le contexte particulier de l’après-Printemps arabe. Dans une région où les questions de démocratie, de droits humains et de participation citoyenne prennent alors une nouvelle dimension, l’initiative entend agir directement auprès des jeunes. Elle s’appuie notamment sur ce qu’elle a défini comme les « 5D » : démocratie, droits de l’homme, diversité, dialogue et développement.
L’ambition est alors de rapprocher les jeunes de ces notions souvent perçues comme abstraites. Il s’agit de promouvoir une culture des droits de l’homme, mais aussi de rendre la démocratie plus accessible, plus concrète et plus proche de la vie quotidienne. La démocratie ne devait pas rester enfermée dans les textes, les institutions ou les discours des spécialistes. Elle devait pouvoir être comprise, expérimentée et vécue.
C’est dans cet esprit que Jamal pilotera notamment les cinq éditions de "Democamps". Pensées comme des espaces d’apprentissage et d’expérimentation, ces rencontres permettent aux jeunes de se confronter à des situations concrètes, à travers des simulations, des exercices et des mises en situation. L’objectif est simple en apparence, mais profondément politique : apprendre en faisant.
« Il ne suffit pas d’avoir des lois avancées, la démocratie est une pratique au quotidien », explique-t-il. Pour lui, les changements durables ne naissent pas uniquement des grandes décisions. Ils se construisent aussi dans les pratiques quotidiennes, dans les comportements, dans les apprentissages et dans la capacité des citoyens à participer.
Cette volonté de créer des espaces de participation finit naturellement par prendre une dimension régionale. Chez le chercheur en relations internationales, la question de la jeunesse maghrébine devient alors un nouveau terrain de réflexion et d’action. À travers le "projet 2520", qu’il a coordonné avec l’association marocaine Chantiers de la Citoyenneté et qui a été financé par l’Union européenne, Jamal travaille sur la mobilité des jeunes et l’intégration régionale au Maghreb.
Là encore, la jeunesse constitue le point de départ d’une réflexion plus large. Le projet vise notamment à faciliter et à encourager la mobilité des jeunes au sein de la région, à développer des opportunités dans les domaines de l’éducation, de la culture, de l’employabilité et de l’entrepreneuriat social, mais également à créer des synergies et à faire tomber les barrières culturelles afin de renforcer l’intégration régionale. Pour Jamal, cette intégration ne peut cependant pas être uniquement l’affaire des institutions ou des diplomates. Elle doit aussi se construire dans les sociétés, à travers les échanges et les rencontres entre les peuples.
Faire circuler les jeunes, c’est faire circuler les idées. C’est permettre aux expériences de se rencontrer, aux cultures de dialoguer et aux représentations de changer. C’est aussi donner à une génération la possibilité de dépasser les frontières politiques pour mieux connaître ses voisins.
C’est cette continuité qui frappe lorsque l’on regarde son parcours dans son ensemble. Les domaines changent, les responsabilités évoluent, les territoires s’élargissent, mais le fil conducteur demeure étonnamment stable : considérer la jeunesse non comme un problème à gérer, mais comme une force capable de contribuer à la transformation de la société.
Son parcours apparaît alors moins comme une ligne droite que comme une construction progressive. Une construction dans laquelle chaque expérience vient consolider la précédente. Il y a d’abord l’enfance et la découverte du collectif. Puis vient la participation associative, suivie de la volonté de créer et d’entreprendre. Ensuite arrivent l’engagement citoyen, la réflexion sur la gouvernance, l’ouverture internationale et, enfin, la volonté de penser les relations entre les sociétés et les États.
C’est peut-être précisément ce qui permet d’éviter la rupture, la chute ou le retour en arrière. Pour Jamal, avancer ne signifie pas abandonner ce qui a été construit auparavant. Au contraire, chaque nouvelle étape doit renforcer les précédentes. Les acquis doivent être consolidés, les erreurs doivent devenir des enseignements et les expériences doivent être transmises afin que ceux qui viennent après puissent construire à leur tour.
Cette conception du changement est profondément liée à sa vision de la jeunesse. Une société ne se transforme pas parce qu’une génération décide, un matin, de tout bouleverser. Elle évolue lorsque les expériences s’accumulent, lorsque les mentalités changent, lorsque les individus apprennent à participer et lorsque les institutions savent elles aussi évoluer. Le changement, en somme, est une œuvre collective et progressive.
Jamal Touissi est ainsi le produit d’une époque autant que l’un de ceux qui ont contribué à la façonner. Il appartient à cette génération qui a grandi dans le passage d’un monde à un autre, entre la fin de la bipolarité, l’ouverture de nouveaux espaces de participation au début des années 2000 et les bouleversements politiques qui ont traversé la région avec le Printemps arabe. Une génération qui a découvert de nouveaux outils de communication, créé ses propres réseaux et investi des espaces autrefois réservés aux institutions. Une génération qui a également compris que l’engagement ne se résume pas à prendre la parole : il suppose de proposer, de construire, d’expérimenter et parfois de recommencer.
Derrière les diplômes, les responsabilités et les projets, ce sont surtout les rencontres humaines qui semblent avoir façonné sa vision. Les centaines de villes parcourues, les jeunes rencontrés, les initiatives lancées, les débats menés et les frontières traversées ont progressivement construit chez lui une conviction : le développement du Maroc ne peut se faire sans sa jeunesse, et l’avenir du Maghreb ne peut se construire sans que ses jeunesses apprennent à mieux se connaître.
C’est peut-être là que réside la singularité de Jamal Touissi : avoir fait de son parcours un espace de rencontre entre l’action et la réflexion, entre le territoire et le monde, entre la citoyenneté et la politique, entre le Maroc et le Maghreb. Un parcours qui n’a jamais vraiment cessé de grandir, parce qu’il s’est construit sur une idée simple : chaque expérience peut devenir le socle d’une autre, chaque rencontre peut ouvrir une nouvelle voie et chaque engagement peut préparer le suivant.