De Meknès à la gouvernance globale : le parcours d’Issam Cherrat
Issam Cherrat a accueilli avec une disponibilité immédiate et bienveillante notre proposition de portrait, inscrit dans le cadre de notre plateforme dédiée à rapprocher les acteurs du développement international et à donner à voir un univers encore largement méconnu du grand public. Il appartient à cette nouvelle génération de praticiens qui, discrètement mais sûrement, contribuent à façonner les contours de la coopération et du développement international. Son parcours, à la fois pluriel et cohérent, s’impose naturellement comme un récit à partager.
Chercheur, acteur de la société civile et spécialiste de la gouvernance, il a tissé, au fil de plus d’une décennie, un itinéraire fait de terrains, d’institutions et de réflexion. Rien, chez lui, ne semble relever du hasard, derrière la diversité des fonctions se dessine une ligne claire, presque constante, celle d’une interrogation persistante sur la manière dont le pouvoir s’exerce, sur ceux à qui il rend des comptes, et sur la place accordée à ceux qu’il traverse sans toujours les écouter.
Avec une silhouette sportive et une calvitie naissante qui marque l’avant de son crâne, Issam Cherrat cultive une présence discrète dans la vie publique, mais affirmée dans la sphère professionnelle. Il donne souvent l’impression d’une attention continue au monde qui l’entoure, comme si rien ne lui échappait tout à fait. Une oreille toujours en alerte, attentive aux détails comme aux signaux faibles, il observe plus qu’il ne s’expose. Ceux qui le côtoient le décrivent comme un observateur fin de l’actualité, des évolutions sociologiques et institutionnelles des sociétés, mais aussi des mutations profondes qui traversent aujourd’hui les pratiques du développement international.
Son parcours prend racine au Maroc, dans la région de Meknès-Tafilalet, avant le nouveau découpage administratif qui en modifiera le nom et les contours. C’est là qu’il fonde et anime le hub local de la Global Shapers Community. Cette première expérience tient davantage du laboratoire que du simple titre, un espace d’apprentissage autour de la mise en relation d’acteurs qui ne se croisent pas habituellement, et de la construction de dynamiques collectives à l’échelle locale.
Il y a dix ans, jour pour jour, plus précisément en 2016, il rejoint le projet FORSATY de Search for Common Ground en tant que responsable jeunesse et gouvernance. Il y développe des dispositifs de dialogue entre jeunes marginalisés et autorités locales dans le nord du Maroc, dans une approche patiente, fondée sur la confiance et la traduction des frustrations sociales en propositions concrètes. Parallèlement, il participe à un programme national de réhabilitation des détenus en coordination avec l’administration pénitentiaire marocaine, dont les résultats alimentent les réflexions sur les politiques de déradicalisation. Dès cette période, son travail se situe à l’intersection de la société civile, de l’État et des enjeux sécuritaires.
Un an plus tard, en 2017, il est sélectionné comme boursier Chevening et s’envole pour le Royaume-Uni afin d’y poursuivre un master en International Politics and Security Studies à l’Université de Bradford, une ville paisible et chargée d’histoire, nichée non loin de Leeds. Dans ce nouvel environnement, le temps de l’étude s’étire différemment, et les perspectives s’élargissent. Il complète ensuite ce parcours académique par le Hiroshima Peace Course au Japon, ajoutant à son itinéraire une autre géographie de la mémoire et de la réflexion.
Cette phase marque une ouverture internationale majeure et, surtout, un déplacement subtil du langage et des repères, des projets ancrés dans le local vers les notions plus larges de gouvernance, de redevabilité et de réforme, sans jamais rompre avec les questions fondatrices. De cette expérience, à la fois exigeante et décisive, il ne retient pas seulement un diplôme, mais une manière différente de lire le monde, façonnée par la rencontre de contextes socioculturels nouveaux, qui continueront d’infuser durablement son parcours professionnel et intellectuel.
À son retour, il s’inscrit pleinement dans les dynamiques de la coopération internationale. Au sein du National Democratic Institute, il pilote un programme financé par le FCDO visant à renforcer les institutions et la société civile dans plusieurs régions du Maroc, tout en contribuant à la candidature du pays au Partenariat pour un gouvernement ouvert. Avec DAI Global, il accompagne des acteurs municipaux en Libye dans le renforcement de leurs capacités. Puis, au sein de Internews, il porte des actions de plaidoyer en faveur de la liberté d’expression, contribuant à l’ouverture d’une révision législative.
En 2021, il prend la direction exécutive de l’association Chifae pour le Développement et la Formation, basée à Tanger. Il y arrive dans un moment charnière, là où les enjeux sociaux, migratoires et institutionnels se superposent et s’entremêlent avec une rare complexité. Très vite, il se retrouve à coordonner plusieurs projets en lien avec des acteurs publics, privés et internationaux, tout en encadrant une équipe d’environ quarante salariés et en gérant un portefeuille de plusieurs millions de dirhams.
Dans ce cadre, l’organisation développe des partenariats avec l’Organisation internationale pour les migrations, le HCR, ActionAid, l’Union européenne et Swisscontact. Elle co-pilote également une communauté nationale de pratique sur la migration et l’exil, réunissant plus de vingt ONG autour d’un même espace de réflexion et d’action.
Pour lui, cette période demeure une expérience structurante, presque fondatrice dans la consolidation de son parcours. Un travail mené dans un environnement exigeant, parfois délicat, où la complexité des projets impose une navigation constante entre réalités institutionnelles, humaines et opérationnelles.
Après cette expérience à Tanger, il prend une nouvelle direction et rejoint Marrakech, où il intègre une équipe de consultants au sein de la firme Deloitte. Dans ce nouvel environnement, il intervient comme spécialiste de la gouvernance locale dans le cadre d’un projet financé par l’USAID et Deloitte, couvrant les régions de Marrakech et Safi. Il y contribue à la conception d’outils d’évaluation institutionnelle qui seront ensuite repris par le ministère de l’Intérieur marocain.
Parallèlement à ces missions opérationnelles, il poursuit un travail de recherche sur les transformations contemporaines de la gouvernance. En 2024, Cambridge University Press publie une étude qu’il signe, consacrée à la gouvernance urbaine et frontalière au Maroc, avec un accent sur la surveillance algorithmique, la reconnaissance faciale et les droits humains en Afrique du Nord. Un travail qui prolonge une réflexion plus large sur les formes émergentes du contrôle et leurs implications politiques.
Plus récemment, dans une dynamique toujours tournée vers l’apprentissage et l’approfondissement, il travaille comme consultant indépendant pour Partner Africa sur les chaînes de valeur agricoles et les standards de travail décent. Il accompagne également la SANADY Foundation dans la conception de programmes alignés sur les priorités nationales en matière d’éducation et d’inclusion.