INTERVIEW

Interview avec l’analyste en géopolitique Abdelghani Ayadi

Interview avec l’analyste en géopolitique Abdelghani Ayadi

Interview avec l’analyste en géopolitique Abdelghani Ayadi

L’invité de DevActu aujourd’hui est Abdelghani Ayadi, analyste en géopolitique et en relations internationales, dont les interventions portent principalement sur les dynamiques politiques, stratégiques et diplomatiques qui façonnent le monde contemporain.

En effet, fort d’une solide expérience dans l’analyse des questions internationales, il s’est imposé au fil des années comme une voix attentive et rigoureuse sur les enjeux liés au Moyen-Orient, à l’Afrique du Nord ainsi qu’aux grands équilibres géopolitiques mondiaux. Par ailleurs, chroniqueur en arabe, en francais et en anglais, il collabore régulièrement avec plusieurs revues spécialisées consacrées au Moyen-Orient, contribuant ainsi à enrichir le débat public et académique sur ces régions stratégiques.

De plus, son expertise l’amène à intervenir fréquemment dans les médias, notamment sur des chaînes et plateformes arabophones, où il décrypte les événements marquants de l’actualité internationale et en analyse les implications politiques, économiques et sécuritaires.

Installé en France depuis de nombreuses années, il y observe avec constance et discernement l’évolution des affaires internationales et européennes depuis près de trois décennies. Cette longue immersion dans l’analyse des dynamiques mondiales lui confère une connaissance fine des profondes transformations géopolitiques qui ont marqué les dernières décennies, des recompositions de l’ordre mondial aux crises contemporaines qui redessinent, sans relâche, les équilibres entre les États.

Dès lors, son éclairage apparaît d’autant plus précieux pour appréhender les enjeux complexes qui traversent l’actualité, mais aussi pour en saisir les multiples résonances au sein de l’opinion publique internationale, ainsi que parmi les acteurs du développement et de la coopération internationale.

C’est pourquoi nous tenons à remercier chaleureusement Abdelghani Ayadi d’avoir accepté notre invitation et de nous accorder de son temps. Par la richesse de son expertise et la finesse de son regard analytique, il nous aidera à mieux comprendre certains aspects essentiels de l’actualité, notamment l’état de l’aide au développement, ainsi que les dynamiques des organisations internationales et des ONG, tout en en mesurant les implications dans un monde en perpétuelle recomposition.


Question 1

Pour ouvrir notre échange, commençons par une observation de notre monde contemporain, qui semble parfois ne sortir d’un conflit que pour en voir éclore un autre. Dans ce contexte de tensions persistantes et de crises à répétition, quel rôle jouent aujourd’hui les organisations internationales dans la régulation et la gestion des crises mondiales ?

Après 1945, l'idée était simple : ce que les États ne peuvent pas faire seuls, ils le feront ensemble. L'ONU pour la paix, le FMI pour la stabilité économique, l'OMS pour la santé mondiale, l'OMC pour les échanges. Un système bâti sur une ambition réelle.

Ces organisations produisent des résultats concrets. La FINUL déploie depuis 1978 plus de 7 500 soldats de la paix au Liban, 339 d'entre eux y ont perdu la vie. L'UNRWA scolarise 545 000 enfants palestiniens et accompagne 1,7 million de bénéficiaires. La MINURSO surveille le cessez-le-feu au Sahara occidental depuis 1991. Le PAM nourrit 160 millions de personnes par an dans 120 pays. Ce n'est pas rien.

Soyons lucides pour autant. Tant qu'il existera des intérêts divergents entre les nations, il y aura des conflits. La guerre n'est pas une anomalie de l'histoire. Ce que ces organisations peuvent faire, c'est contenir, encadrer, réduire le coût humain. Pas supprimer.

Ces institutions sont l'architecture concrète de l'ordre mondial. Qu'il soit ancien ou nouveau, stable ou en recomposition, cet ordre a besoin d'elles pour fonctionner. Les débats sur la réforme du Conseil de sécurité, du droit de veto, de la représentation des pays du Sud sont légitimes et nécessaires.

La puissance a profondément changé de nature. Elle est aujourd'hui technologique, informationnelle, environnementale, démographique, en plus de ses dimensions militaires et économiques traditionnelles. C'est ce que j'appelle la puissance composée. Dans ce cadre renouvelé, les organisations internationales restent les seules instances capables de coordonner des réponses à la hauteur de cette complexité. La stabilité future naîtra d'un équilibre négocié entre plusieurs pôles. Ces organisations en sont les piliers fondateurs, irremplaçables.


Question 2

Selon l’Indice africain d’industrialisation 2025 publié par la Banque africaine de développement, le Maroc est désormais classé premier pays industrialisé du continent. Dans ce contexte, quelle portée stratégique cette position confère-t-elle au Maroc dans la géopolitique actuelle ?


Le Maroc a compris quelque chose d'essentiel : la puissance de connexion vaut souvent plus que la puissance de domination. Sa position au carrefour de l'Europe, de l'Afrique subsaharienne, du monde arabe et de l'espace atlantique est un avantage structurel qu'il a su transformer en projet cohérent.

L'industrie automobile, l'aéronautique, les énergies renouvelables, les grandes infrastructures portuaires, tout cela traduit une vision de long terme. S'inscrire dans les chaînes de valeur mondiales tout en consolidant un ancrage africain profond. Cette continuité stratégique est rare sur le continent.

Permettez-moi d'ajouter une conviction personnelle. La puissance composée, pour être réelle et durable, doit impérativement reposer sur un investissement fort dans le capital humain. Sans cela, elle risque de n'être qu'apparente, brillante en surface mais fragile dans ses fondations. Une puissance qui ne se traduit pas en bien-être partagé finit par se consumer elle-même.

C'est précisément pour cela que les appels répétés de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à réduire les inégalités et à placer l'humain au cœur du développement tracent la seule trajectoire qui permette de transformer l'essai industriel en réussite durable. Le Maroc dispose de tous les atouts pour réussir. La question n'est plus de savoir s'il peut émerger. Il émerge. La question est de savoir si cette émergence profitera à tous les Marocains, dans toutes les régions. C'est là que se joue la vraie profondeur stratégique du Royaume.


Question 3

Vous évoquez la nécessité de replacer l’humain au cœur de tout processus de développement. Dès lors, comment expliquer que, malgré l’aide internationale, certains pays restent durablement enfermés dans la pauvreté structurelle ?

Parce que le développement ne s'importe pas.

La richesse durable se construit sur des fondations internes : institutions crédibles, éducation de qualité, stabilité politique, cohésion sociale. La Corée du Sud et Singapour l'ont démontré. Leur transformation n'est pas venue de l'aide, mais d'un investissement massif et soutenu dans le capital humain, première composante de toute puissance composée durable.

Il serait naïf d'ignorer les contraintes externes. Les conditionnalités imposées par certains bailleurs ont parfois enfermé des pays dans des politiques inadaptées. Le poids de la dette absorbe des ressources qui devraient aller à la santé et à l'éducation. Et l'instabilité géopolitique, souvent alimentée de l'extérieur, peut détruire en quelques mois des années d'efforts.

La société civile, les diasporas, les entreprises locales jouent un rôle que les approches traditionnelles de l'aide sous-estiment trop souvent. Le vrai enjeu, c'est la souveraineté productive : la capacité d'une société à produire sa richesse selon ses propres priorités. Le défi du XXIe siècle n'est pas l'aide. C'est la transformation.


Question 4

Restons dans cette logique de transformation. Dans quelle mesure le changement climatique redessine-t-il les trajectoires de développement des pays ? Et, dans le même temps, le développement durable est-il réellement compatible avec une croissance économique rapide ?


Le changement climatique est le plus grand multiplicateur de risques de notre époque. Il menace la sécurité alimentaire, l'accès à l'eau, la stabilité des États. L'Afrique subsaharienne représente moins de 4 % des émissions mondiales, mais subit une part disproportionnée des impacts. C'est une injustice structurelle autant qu'environnementale.

La vraie question n'est pas : croissance ou écologie ? Elle est : quelle croissance, pour qui, et à quel coût réel ? Dans le cadre de la puissance composée, la dimension environnementale n'est pas une contrainte extérieure. Elle est une composante centrale de la puissance elle-même. Les nations qui maîtrisent la transition écologique construisent un avantage stratégique durable.

La Corée du Sud a multiplié sa richesse tout en améliorant son efficacité énergétique. Le Costa Rica produit près de 100 % de son électricité à partir de sources renouvelables. Ces trajectoires montrent qu'une transformation est possible, à condition de l'investir et de la piloter. Le Fonds vert pour le climat existe, mais ses ressources restent insuffisantes au regard des besoins réels des pays les plus vulnérables.

Le développement durable n'est pas l'ennemi de la croissance. Il en devient progressivement la condition de survie.


Question 5

Si le développement durable n’est pas l’ennemi de la croissance, pensez-vous que la coopération Sud-Sud puisse aujourd’hui constituer une alternative crédible au modèle traditionnel de l’aide internationale ?

Oui, mais à une condition essentielle : qu'elle ne reproduise pas, sous d'autres formes, les asymétries qu'elle prétend dépasser.

Le monde du Sud n'est plus uniquement un espace de réception de l'aide. Il devient un espace de production de solutions, d'investissement, d'initiative politique. C'est une expression concrète de la puissance composée en action : des nations qui mobilisent simultanément leur capital économique, technologique et diplomatique pour peser différemment dans les équilibres mondiaux.